Skip to main content Help Control Panel

epiKuros { eKera Consorti-Hom }

Des Humains, des compétences, une idée : le partage

Home «   Matisse «   Docs et BriKaBraK «  

Expositions remaquables

Source: http://www.humanite.presse.fr/popup_print.php3?id_article=695078

Exposition ou autres événements

L’âme au corps, arts et sciences, 1793-1993


catalogue exposition Grand Palais, 1993.
Réunion des Musées nationaux / Gallimard, Electa. Sous la direction de Jean Clair

Tout l’homme du scalpel au laser

Buste humain réalisé par Fragonard (le frère du peintre)

L’art et la science intimement mêlés, de 1793 à 1993, au sein de la plus belle exposition, au Grand Palais, qui se puisse voir cette saison à Paris.

LA plus belle exposition de la saison, la plus intelligente, la plus construite, et de loin, avait failli bêtement passer à la trappe à cause d’une tête de rivet de deux centimètres de diamètre tombée de l’infrastructure sur la verrière du Grand Palais. Par bonheur, toutes vérifications faites, « L’âme au corps » a repris du service.

Conçue par Jean Clair, cette exposition a donc l’immense mérite de mêler intimement l’art et la science, de 1793 à 1993. Cela commence par le théâtre d’anatomie, avec le célèbre « écorché » de Houdon et de délicates figures de cire aux viscères et aux nerfs apparents. La visite se poursuit avec le chapitre sur « L’homme-machine », qui exhibe des automates du fameux Vaucanson - qui firent tant rêver le XVIIIe siècle - et d’admirables machines, comme on n’en fait plus, prêtées par les Arts et Métiers. On en vient ensuite à « L’homme électrique », avec, entre autres passionnantes curiosités, le baquet de Mesmer, exact contemporain de Mozart et aïeul de Freud, en somme, qui pratiquait l’hypnose au service de la guérison des maladies de l’esprit et galvanisa (mesmérisa en fait) son monde. Un peu plus tard, on commence de se pencher de très près sur le cerveau. C’est « le temps de la phrénologie ». On cherche à localiser « les organes de l’âme » et l’on s’imagine que la forme du crâne induit le caractère, ce qui donnera naissance à la « physiognomonie » de Lavater, laquelle inspirera Balzac et Daumier.

A la suite de Lamarck et Darwin, la science se préoccupe des espèces, ce dont rend compte la section « L’évolution et la symétrie », tandis que l’art s’abîme dans de fuligineuses chimères, dont rendent compte notamment des oeuvres d’Odilon Redon ou Alfred Kubin, obsédé par ce qu’il nomme « l’autre côté ».

La visite se prolonge avec « L’identité judiciaire », quand on s’aperçoit que les empreintes digitales sont la preuve même de l’existence de l’individu et qu’on croit dur comme fer que tel type de faciès peut prédestiner à l’assassinat. Belle galerie de portraits assassins de membres des « classes dangereuses », étiquetés comme fous ou meurtriers en puissance par une police voulue scientifique et d’abord profondément idéologique.

« La drogue, les émotions, le rêve » puis « De la folie à Freud », c’est là tout un autre continent, pour lequel abondent des oeuvres de Duchamp, Picabia, Artaud, Munch, Balla, Witkiewicz et une foule d’appareils scientifiques singuliers.

En deux cents ans, on est donc passé du scalpel au laser. L’homme, parti de la surface de sa peau qui le subjuguait, en est désormais à l’exploration électronique de son corps et de son cerveau.

« L’âme au corps » est d’une prodigieuse richesse. Un projet d’une telle ambition a requis un déploiement d’énergies et de connaissances proprement stupéfiant. Chemin faisant, on découvre des figures méconnues ou mal connues de la recherche ou de l’art. Tout ici est marqué au coin de l’insolite, d’une étrangeté qui alerte sans cesse l’esprit.

Il faut prendre son temps pour s’imprégner de l’ensemble, ne pas perdre une miette du savoir sagement installé en vitrine. Tout ici donne à rêver et à penser et les « machines célibataires », pour cela, ne sont pas en reste. Le catalogue, véritable monument d’érudition et d’édition (1), constitue d’ailleurs la parfaite mémoire de cette somme prodigieuse. Il est des fois où il y a tout lieu de se féliciter d’habiter Paris, ne serait-ce que pour fréquenter de telles réussites.

(1) 490 francs.

JEAN-PIERRE LEONARDINI.

Buste humain réalisé par Fragonard (le frère du peintre)